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Streaming et rémunération : analyse et vrais chiffres

Les plateformes de streaming sont plus qu’opaques sur le montant de la rémunération par stream. Pour Spotify, on disposait déjà d’estimations non officielles, permettant de comprendre que la quantité de streams devait être mise en relation avec, par exemple, la zone géographique d’écoute. Il y a quelques semaines, Qobuz, l’autre plateforme de streaming française aux côtés de Deezer, a communiqué l’impensable : un chiffre !
Un stream sur Qobuz rapporterait 0.018 € contre 0,003 € chez Spotify (montant généralement considéré dans l’industrie musicale). J’ai décidé d’enquêter et d’analyser ses chiffres en matière de distribution digitale pour mettre les choses au clair.




1. Qobuz : le pavé dans la mare

Tout a démarré avec un étonnant post Facebook qui a motivé la rédaction de cet article : Qobuz sponsorisé par Europe 1. Et en plus Qobuz parle rémunération des artistes en donnant un chiffre. Une double surprise.

Spotify VS Qobuz : un tarif de base très similaire

Qobuz est la première plateforme de streaming musical à publier officiellement son taux de rémunération moyen par stream. Six fois plus que Spotify ! Comment cela est-ce possible ? Qobuz ne propose pas d’offre gratuite, chaque écoute est donc réalisée par un utilisateur qui paye un abonnement : le premier niveau d’abonnement chez Qobuz a un tarif mensuel de 12,49 € qui n’est pas si éloigné du tarif de Spotify à 11,12 €. Pour moins d’1,50 € de plus par mois, vous pouvez payer pour une offre de streaming plus avantageuse pour les artistes. Le commerce équitable coûte toujours plus cher que le marché « standard », mais rarement si peu par rapport aux gros industriels qui dominent le marché. Par ailleurs, Qobuz permet également le téléchargement de musique, qui rémunère davantage que le streaming.

A partir des données à disposition de The Queen Is Dead Records, vérifions ensemble si ces données se vérifient. La transparence « du moment » de la part de Qobuz révèle néanmoins une part d’ombre : l’annonce du taux de rémunération ne précise ni qu’il est en vigueur depuis toujours, ni qu’il vient d’être instauré cette année. Une transparence sans historique reste malgré tout une forme d’opacité. On fera avec !



2. Les chiffres

Ci-dessus, je vous présente un tableau complet de données qui ont été récoltées par The Queen Is Dead Records pour toutes les plateformes, ainsi que le détail et moyenne des données pour les sous-groupes Beatport, Facebook, Spotify, TikTok, Trebel et Youtube.

Les sous-groupes (exemples : Beatport, Beatport Stream, Beatsource) sont notés en italique et leurs données sont présentées dans des cases de couleurs plus pâles. Les groupes (exemples : BEATPORT, FACEBOOK) sont notés en gras et majuscules et représentent la moyenne des données des sous-groupes rattachés. Les données de sous-groupes et groupes sont rassemblées dans des cadres colorés (rose et vert en alternance).


3. Conditions de l’analyse : les chiffres de The Queen Is Dead Records

Streams totaux mesurés pour les sorties distribuées par The Queen Is Dead Records


Avant de chercher à lire et interpréter les informations du tableau général, il faut comprendre les conditions d’obtention de ces données.

Au 18 avril 2025 (date du début de rédaction de cet article), le service de distribution de The Queen Is Dead Records compte un total de 580 000 streams partagés entre 311 artistes, 1330 titres, 140 singles, 61 EPs et 77 albums. Ces streams sont divisés en deux systèmes de gestion qui fonctionnent en parallèle :

• De juillet 2013 jusqu’à aujourd’hui :
150 000 streams réalisés dans le cadre d’AWAL, un distributeur digital qui n’est pas ouvert au grand public et qui est relativement restrictif dans les marges de manœuvre. Cela englobe uniquement les sorties du label jusqu’à septembre 2021, et aussi la première année de distribution digitale assurée par The Queen Is Dead Records, de septembre 2021 à août 2022. Depuis septembre 2022, aucune nouvelle sortie n’est passée par AWAL, mais les sorties réalisées lors de cette première année sont restées dans ce système de gestion d’AWAL, et des données actualisées concernant ces sorties continuent donc d’être récoltées.

• De septembre 2022 à aujourd’hui :
430 000 streams réalisés dans le cadre actuel avec une gestion directe qui permet beaucoup plus de libertés. Puisqu’il s’agit du système qui comporte le plus de données (trois fois plus qu’avec le système AWAL), j’ai réalisé mon enquête uniquement avec cette source, pour éviter des mélanges avec des soucis d’alignement potentiels car les bases de données ne présentent pas exactement la même forme ni les mêmes types de données.

Ces 430 000 streams permettent d’avoir des données suffisamment fournies pour mener une analyse avec un relatif recul. Toutes ces données (un document Excel de 75 000 lignes et 20 colonnes) accordent une légitimité et donc une certaine crédibilité aux observations qui seront proposées dans cet article.



4. Choisir, c’est renoncer

A chaque zone géographique sa plateforme de streaming (Source)


Un tableau avec autant de lignes, ce n’est pas très parlant : le balayage visuel demanderait trop de temps et d’efforts physiques. Et d’efforts intellectuels. En effet, il est difficile de distinguer des proportions et contrastes avec tant de valeurs inférieures à 1 (« Est-ce qu’il y a 5 zéros après la virgule, ou 6 ? »). Qu’il s’agisse d’un tableau ou d’un graphique, l’exhaustivité perd ici de sa pertinence. Il faut donc moins de plateformes de streaming.

Je vais donc abandonner deux profils de plateformes de streaming :

• Pas la cible : certaines plateformes sont inconnues par chez nous car elles sont destinées à certaines zones géographiques hors de l’Europe. Ces plateformes, ainsi que celles pour lesquelles je n’ai jamais vu une mention publique (article, publicité, documentaire, discussions avec des musiciens, etc.), vont donc être éliminées.

• Trop peu de données : certaines plateformes n’ont pas beaucoup de points de données, et donc il n’est pas possible de faire ressortir de véritables tendances. Ces plateformes sont, pour la plupart, destinées à certaines zones géographiques hors de l’Europe, mais une plateforme européenne avec peu de données serait aussi laissée de côté.

Considérant ces deux points, ma sélection de plateformes va se limiter à celles que nous connaissons en Europe, avec suffisamment de données pour être en mesure en tirer une interprétation. Je conserve donc 12 plateformes de streaming : Beatport, Qobuz, iTunes, Amazon, Tidal, Deezer, TikTok, Facebook, YouTube et Instagram, auxquelles je vais ajouter une treizième. Je ne peux pas ne pas tenir compte de Tencent qui est, certes, le leader du streaming musical pour le territoire chinois (seule zone couverte), mais qui réussit le chiffre incroyable de 555 millions d’utilisateurs sur 1,5 milliards d’habitants. A titre de comparaison, Spotify réalise un score légèrement supérieur, 675 millions d’utilisateurs à travers le monde.
Tencent mérite donc d’être intégré à l’analyse..



5. Ne croyez pas les tableaux de données

Exemple de tableau typique qui propose des données fixes et donc totalement inexploitables qui ne se vérifient jamais en pratique.

Maintenant que j’ai fait mon choix des 13 plateformes à considérer, je peux réaliser un tableau de données, comme ceux qu’on a l’habitude de trouver sur internet (voir ci-dessus). Pour faire une analyse, il faut savoir quelles données on va regarder, extraire, mettre en parallèle. La rémunération pour un stream unique semble le plus évident et facile à faire. Tout le monde fait ça sur internet. Mais avec cette approche, on va droit dans le mur.

Pour chaque plateforme de streaming, il n’y a pas de rémunération unique pour un seul stream. Selon les offres auxquelles ont souscrit les auditeurs, et leur localisation géographique, un stream ne rapporte pas la même chose à l’artiste (et on verra plus tard qu’il y a d’autres paramètres « étonnants » qui peuvent entrer en jeu). C’est pourquoi, même si on l’a tous fait depuis des années, il n’est donc pas raisonnable de rechercher un tableau avec des valeurs fixes pour chaque plateforme, car ces valeurs ne se confirment pas dans le monde réel.

En outre, les valeurs de rémunération par stream que l’on peut trouver sur internet sont rarement datées. Considérons le tableau ci-dessus, dont la source est Digital Music News. Ces mêmes exactes données sont trouvables sur le web dans des publications d’avril 2020, décembre 2021, juillet 2024, novembre 2024 alors que des chiffres inférieurs pouvaient déjà être visibles en avril 2020. Quelle est la différence entre ces valeurs différentes : la date ou la source ? Les valeurs les plus basses sont vraisemblablement les plus récentes, mais toutes ces données sont certainement périmées car déjà toutes exposées en 2020.

Au final, aucun tableau de données ne pourra être considéré comme « le bon ». On ne peut donc pas s’appuyer sur ce genre de documents pour avoir une information précise qui servirait pour des calculs. Certes, on pourrait estimer que ça a un intérêt en donnant un ordre d’idée. Mais il existe, au sein d’une même plateforme, des écarts tels que la moyenne serait une approximation juste inexploitable. Plus le spectre est large, plus il faudra des points de repères différents pour avoir suffisamment d’angles pour comprendre ce que l’on regarde. Il faudra donc considérer plusieurs données pour chaque plateforme.



6. Méthode d’analyse : la moyenne et la médiane

Faisons un peu de maths !

Plus les points de données (unités d’information chiffrée appartenant à un groupe de données) sont nombreux, plus les analyses statistiques pourront être fiables. S’il y a une seule donnée pour une plateforme de streaming particulière, on aura forcément la même valeur pour le minimum, le maximum, la moyenne et la médiane. Aucun intérêt donc, car aucune statistique ne serait possible avec juste une donnée isolée.
Parmi ces statistiques que permettront de saisir une tendance globale, il faut distinguer les moyennes et médianes.

La moyenne est la somme des valeurs divisées par le nombre de valeurs. La médiane est la valeur qui se situe au milieu d’un ensemble de données triées dans un ordre croissant/décroissant : il y a autant de valeurs supérieures qu’inférieures.
Par exemple, considérons les données suivantes : 1, 2, 3, 4, 100.
La moyenne, influencée par la valeur extrême (100) est 22 ; la médiane est 3. Sacré écart ! Aucune des données n’est plus vraie ou précise que l’autre. Considérer les deux en même temps reste important pour avoir deux angles différentes offrant deux visions superposées donc de la matière pertinente et inspirante pour une synthèse tout en tenant compte de données exceptionnelles qui sortent du lot et qu’il faudra essayer de comprendre.

Pour étudier les variations internes à chaque service, il faut à la fois considérer les valeurs extrêmes qui sont des informations marquantes et aussi ne pas les laisser biaiser la tendance générale. Pour mon analyse, je ne retiendrai donc pas la valeur modale (ou « mode »).
La faiblesse principale dans l’analyse des valeurs modales réside dans le fait qu’elle se focalise uniquement sur les fréquences les plus élevées, sans prendre en compte la répartition globale des données.
Par exemple, considérons les données suivantes : 1, 1, 1, 99, 99, 100, 100, 101, 101.
La « mode » (valeur modale) est 1, car il s’agit de la donnée la plus fréquemment observée (3 occurrences), passant alors sous silence des données plus éloignées (99, 100 et 101) moins fréquentes (2 occurrences). Ces valeurs, moins fréquentes, bien que différentes, forment un ensemble cohérent et plus représentatif de la distribution générale des valeurs.
L’étude de valeurs modales manquerait de recul, en allant trop dans le détail de manière partielle et d’une pertinence un peu aléatoire voire douteuse.
Cela soulève une question cruciale : faut-il regrouper certaines données pour en calculer une moyenne ? Et si oui, selon quels critères ? La réponse n’est pas évidente.? Et si oui, quels regroupements seraient pertinents ? La réponse est loin d’être simple.

Puisque la médiane résiste aux extrêmes, et que la moyenne est influencée par les extrêmes, et puisqu’on souhaite avoir une vision précise et complète à la fois, le croisement des perspectives de médiane et de moyenne offre pour moi la recette idéale, simple et efficace, pour se faire une idée plus complète d’un ensemble à appréhender.

L’écart entre moyenne et médiane doit être lu en se posant 2 questions :
– Les valeurs sont-elles identiques/proches ou pas ?
A partir de 10% d’écart, on peut estimer que l’écart est notable
– Si les valeurs sont éloignées, laquelle est supérieure ?
• Moyenne > Médiane (asymétrie à droite) :
il y a quelques valeurs élevées isolées qui boostent artificiellement la moyenne
• Moyenne < Médiane (asymétrie à gauche) :
il y a quelques valeurs très faibles isolées qui font chuter la moyenne



7. Un premier graphique

Cliquez sur le graphique pour l’agrandir

Voici le graphique de ma sélection de 13 plateformes de streaming, en mettant en relief les moyennes et médianes des valeurs de « rémunération par stream » (d’après les données du tableau initial – précision importante).

La première chose qui saute au yeux, c’est un écart entre la valeur moyenne et la valeur médiane, ce qui indique que le stream ne rapporte pas toujours le même revenu au sein d’une même plateforme.

Les noms de plateformes en majuscules désignent des groupes rassemblant plusieurs types de données : ces données sont composées de différentes entités, différents programmes, avec des taux de rémunération différents. Pour des raisons de lisibilité, j’ai choisi de fusionner les données de ces groupes, afin d’obtenir une valeur simple (une moyenne globale) à exposer de manière intelligible. En contrepartie, cela signifie donc que cette moyenne générale représente un amalgame, avec pour résultat une donnée très abstraite. Il faudra donc étudier plus en détail ces groupes. Et ce sera fait dans cet article.

Il faudra également distinguer les plateformes qui donnent l’accès à des streams et celles qui proposent des téléchargements, et celles qui proposent les deux. Les téléchargements rapportent davantage puisqu’il s’agit d’achat pur et dur, le stream s’apparentant davantage à une location. Les plateformes qui font les deux à la fois feront donc chuter leur taux de rémunération à cause du streaming, ou feront grimper leur taux de rémunération grâce aux téléchargements – tout est une question de point de vue. Toutes les plateformes ne devront pas être évaluées de la même manière : si les données le permettent, on pourra faire des distinctions pour avoir une analyse plus juste.



8. Des plateformes aux visages multiples

Dans le tableau initial, les données sont communiquées en faisant des distinctions entre différents programmes ou différentes entités d’un même groupe. Pour davantage de clarté (et quelques révélations intéressantes) qu’avec le premier graphique qui regroupe des sous-groupes, il faudra une analyse avec un peu plus de profondeur pour notamment éviter deux choses :

– des amalgames entre sous-groupes rattachés à un même groupe (par exemple Beatport, Beatport Stream et Beatsource pour BEATPORT), mais présentant des taux de rémunération distincts

– des analyses de données insuffisantes invisibilisées par des moyennes générales (si un sous-groupe a très peu de données, son coefficient serait trop fort par rapport à un autre sous-groupe où il y aurait énormément de données).

Regardons d’un peu plus près l’intégralité des données des sous-groupes, moyennes et médianes, enrichies des minimums et maximums pour se faire un avis plus précis sur les écarts entre entités d’une même enseigne.



9. Beatport, électro mais pas que

L’entrée « BEATPORT » regroupe trois entités :

a – Beatport
C’est la plateforme de téléchargement de musique électro que vous connaissez déjà probablement.
Minimum : 0,06 € / Maximum : 1,14 €
Moyenne : 0,13 € / Médiane : 0,10 €
La médiane est proche du minimum : cela signifie qu’il y a une large majorité de valeurs basses rapprochées, et quelques téléchargements avec un taux intéressant qui rapportent 64 centimes par titre.
On peut considérer comme étonnant qu’il y ait un écart aussi large pour du téléchargement : rémunérer un titre à seulement 3 centimes est clairement faible, surtout quand on sait que le prix par titre est au moins d’1 €. Grande est la marge !

b – Beatport Streaming
Service moins connu, c’est la version streaming de Beatport, avec le même contenu que le Beatport standard mais qui fonctionne avec un abonnement.
Minimum : 0,08 € / Maximum : 0,09 €
Moyenne : 0,08 € / Médiane : 0,08 €
La médiane et la moyenne sont très proches, et il y a un très petit écart entre les valeurs minimum et maximum : ce service de streaming est clairement plus égalitaire que d’autres plateformes, au point même de rémunérer un stream potentiellement plus qu’un téléchargement sur Beatport (3 centimes VS 4 centimes).

c – Beatsource
Une plateforme méconnue, ne contenant pas exclusivement de la musique électro comme Beatport (plutôt orientée pop et mainstream), et avant tout à destination des DJ qui auront accès, via des logiciels de DJ, à des versions spéciales de morceaux, telles que des intros étendues, des versions instrumentales ou des versions a cappellas.
Minimum, maximum, moyenne, médiane, : 0,16 €
Contrairement aux autres plateformes pour lesquelles j’ai des centaines voire des milliers de lignes de données à analyser pour en déduire des tendances, je n’ai ici pour Beatsource qu’un seul stream pour un seul titre. Sa valeur, presque 10 centimes, est très haute, et cet ordre d’idée de rémunération correspond à ce que la plateforme communique elle-même : elle annonce une moyenne de 15 centimes (d’euro) par stream. Nous ne connaissons pas les écarts entre des valeurs minimum et maximum, ni selon quels critères serait établi un barème. Quoi qu’il en soit, c’est beaucoup plus que Spotify, et c’est logique car cette plateforme s’adresse à une niche d’auditeurs avec des abonnements payants.



10. Spotify, sans pitié

L’entrée « SPOTIFY » correspond à deux différentes lignes de calcul :

a – Spotify
Spotify, tout le monde connaît, est très complexe et cela mérite quelques détails au sujet du barème.
Minimum : 0 € / Maximum : 0,025 €
Moyenne : 0,0042 € / Médiane : 0,0037 €
• 0 € quand il y a fraude aux streams, un cas exceptionnel mais connu par The Queen Is Dead Records et qui existe donc factuellement dans mon tableau de données (avec une ligne additionnelle « Spotify artificial charge » et une valeur négative correspondant à l’amende payée par le distributeur digital, que l’artiste doit rembourser ensuite).
• 0 € quand un titre n’a pas atteint 1000 streams sur les 12 derniers mois, il ne déclenche alors aucune rémunération.
• 0, 0000000016 € par stream pour la Biélorussie (le plus petit taux relevé) ; à ce taux, il faudra donc 1 milliard de streams pour pouvoir s’acheter une chocolatine.
La moyenne de 0,0035 annoncée sur plusieurs sites n’a aucun sens, cette donnée est inexploitable car il y a beaucoup trop de variations. Un élève qui obtient successivement 0, 10 puis 20/20 n’est pas simplement « un élève à 10 de moyenne » : chaque note peut révéler une singularité qu’il convient d’interpréter: c’est un cas qui requiert une analyse en profondeur car chaque valeur pourrait être une anomalie dans la tendance.
La zone géographique d’écoute et le statut de l’auditeur (offre payante ou gratuite) changent grandement le taux de rémunération. Ainsi que le niveau de notoriété de l’artiste : les majors (Universal, Sony, Warner) ont historiquement signé des accords globaux de licence avec les plateformes, assurant parfois des minimums garantis, mais à l’échelle du catalogue, pas par artiste. Impossible de tracer avec précision ces montants accordés aux artistes indépendamment du nombre de streams réalisés. Avec ces paramètres, il aurait été intéressant de calculer la rémunération moyenne par stream (même si ce n’est pas la base de calcul, vous l’aurez bien compris).

b – Discovery Mode
Il s’agit d’un programme promotionnel lancé par Spotify pour booster la visibilité de certains morceaux via ses algorithmes de recommandation (notamment les playlists comme Radio de l’artiste, Autoplay – lecture automatique après la lecture d’un autre morceau -, Découvertes de la semaine, Mix du jour personnalisé pour l’utilisateur). Les playlists éditoriales créées organiquement par les équipes de Spotify ne sont pas incluses dans ce programme.
Minimum (prélevé) : – 0,00001 € / Maximum (prélevé) : – 0,0023 €
Moyenne (prélevée) : – 0,0012 € / Médiane (prélevée) : – 0,0016 €
Des valeurs négatives ? Oui ! Pour chaque stream d’un titre bénéficiant de ce programme, le calcul de la rémunération se fait en prélevant entre 30 et 50% du taux prévu (entre 0,000008 € et 0,0014 € par stream) : les morceaux promus via ce programme sont moins bien rémunérés.
Si vous gagnez des streams que vous n’auriez pas gagné via vos stratégies promotionnelles personnelles, c’est tout bénèf pour vous. Toutefois, si votre fanbase écoute vos morceaux via des playlists Discovery et pas via votre profil Spotify, vous risquez d’y perdre financièrement. En effet, un même morceau peut avoir deux taux de rémunération différents selon son mode d’écoute : ce qui implique que l’intégration du programme Discovery ne plombe pas le taux de rémunération de ce morceau hors du programme Discovery, autrement dit ce taux réduit ne s’applique qu’aux écoutes générées par ce programme promotionnel.



11. TikTok, une ambition à la baisse

L’entrée « TIKTOK » intègre les données de deux services différents :

a – TikTok
Le service vidéo de TikTok, a d’excellents chiffres pour une plateforme vidéo. Les chiffres sont similaires à ceux de Spotify.
Minimum : 0,00014 € / Maximum: 0,018 €
Moyenne : 0,0054 € / Médiane : 0,0037 €
Pour mieux comprendre ces taux, mettons les en perspective par rapport aux taux relevés pour Instagram, son concurrent direct :
Minimum : 0,00000009 € / Maximum : 0,07€
Moyenne : 0,0022 € / Médiane : 0,000015 €
On pourrait se dire que TikTok est plus généreux avec les artistes. Néanmoins, la rémunération n’est pas qu’une question de chiffres, il faut s’intéresse également à la méthode de rémunération. La spécificité de TikTok est que la plateforme ne rémunère pas les artistes en fonction du nombre de lectures de leurs morceaux (autrement dit, le nombre de « vues » de vidéos utilisant leur musique), mais en fonction du nombre de vidéos qui utilisent leur musique. Il vaudra mieux que votre morceau soit utilisé une fois dans 100 vidéos différentes, que 100 fois dans une seule. (Enfin… vous avez compris l’idée). Ce modèle est finalement très peu avantageux pour les artistes, d’autant plus que cette plateforme vidéo a véritablement besoin de la musique pour exister : « 88% des utilisateurs de TikTok déclarent que le son est essentiel dans l’expérience TikTok », voire même qu’il est « presque impossible de séparer un TikTok de sa musique, sinon la vidéo n’a plus aucun sens. » (Source)
Plus haut, il était déjà expliqué que les tableaux de données de rémunération par stream n’étaient pas fiables. Avec TikTok, on peut aller encore plus loin : le modèle de TikTok ne permet pas d’associer un stream à une valeur de rémunération puisque c’est le nombre de créations de vidéos de support de la musique qui est comptabilisé. Des millions d’écoutes peuvent donc rapporter une petite poignée d’euros.

b – TikTok Music
Un service qui avait pour objectif de concurrencer Spotify.
Moyenne : 0,0028 € / Médiane : 0,0031 €
Minimum : 0,0016 € / Maximum: 0,0036 €
TikTok Music a été lancé le 7 juillet 2023 par Bytedance, le groupe propriétaire de TikTok. En 2020, le groupe avait lancé Resso, une application dont le concept est similaire et disponible uniquement pour l’Inde, l’Indonésie et le Brésil. Histoire de se faire la main. TikTok Music était un projet ambitieux, qui devait non seulement remplacer Resso mais aussi conquérir de nouveaux territoires comme l’Australie, Singapour et le Mexique. TikTok Music a été fermé après un peu plus d’un an d’existence, le 28 novembre 2024 pour concentrer les ressources vers de nouveaux projets.



12. Youtube, la roulette

L’entrée « YOUTUBE » correspond à 3 entités :

a – Youtube Content ID
C’est l’outil de détection automatique de contenus protégés par des droits d’auteur dans les vidéos mises en ligne.
Moyenne : 0,005 € / Médiane : 0,0003 €
Minimum : 0,00000004 € / Maximum: 0,08 €
il ne s’agit pas à proprement parler d’une rémunération par stream mais d’un usage tiers de votre musique dans une vidéo monétisable qui rémunère proportionnellement aux expositions des « vieweurs » aux publicités. Concernant les abonnés Premium (payants) qui échappent aux intermèdes publicitaires (100 millions sur 2,5 milliards d’utilisateurs, soit 4%), c’est le temps d’écoute relatif qui permet d’accorder une part de la somme qu’ils reversent à YouTube.
En théorie, avec un modèle user-centric, si un abonné payant n’écoutait qu’un artiste pendant le mois, ce dernier bénéficierait de 100% de la part consacrée des 12,99 € de son abonnement, soit environ 9 € (YouTube conserve 30% de commission). Mais le modèle est market-centric : les revenus des abonnements sont mis en commun dans un pot global, et sont ensuite répartis au prorata des streams (pondérés par type de contenu, territoire, abonnement gratuit/payant, et d’autres paramètres pas toujours bien connus). Le montant de la rémunération est donc relativement aléatoire.

b – YouTube Shorts
Le service de vidéos courtes verticales, concurrent de TikTok et des reels d’Instagram.
Moyenne, médiane, minimum, maximum : 0,000007 €
Même si les chiffres collectés semblent indiquer la stabilité d’un taux de rémunération, la réalité est que la musique utilisée est proportionnellement rémunérée selon sa présence dans des vidéos. Jusqu’en 2022, les ayants droit ne percevaient aucune rémunération pour l’utilisation de leur musique dans des « shorts ». Depuis 2023, une partie des revenus publicitaires générés par ce service est mutualisée puis redistribuée entre les créateurs de contenu vidéo et les titulaires des droits musicaux.
Comme pour le service YouTube Content ID, une partie des revenus publicitaires générés par ce service (total auquel on retranche la commission de YouTube) est mutualisée et redistribuée entre les créateurs de contenu vidéo et les titulaires des droits musicaux. Là encore, le montant de la rémunération n’est pas anticipable.

c – YouTube Music
Ce service est le moins connu de YouTube, puisqu’il s’agit d’un service de streaming musical similaire à Spotify, Deezer ou Apple Music.
Moyenne : 0,005 € / Médiane : 0,0028 €
Minimum : 0,000006 € / Maximum: 1,07 €
De la même manière qu’un Spotify, la rémunération dépend du nombre de streams et des revenus générés par les abonnements ou la publicité. Comme pour tous les services de streaming, la valeur du stream varie. La moyenne estimée que l’on trouve parfois au gré de recherches sur internet, oscillant entre 0,006 et 0,008 €, est surévaluée.



13. Facebook, Youtube en un peu moins bien

Le groupe « FACEBOOK » consiste en 2 entités :

a – Facebook (Facebook Monetization)
Aussi appelé « Facebook Monetization« , ce service est l’alter ego de « Youtube Content ID » pour les vidéos générées sur Facebook à partir d’un audio contenu dans la base de données Meta (Meta Music Library).
Minimum : 0,00000006 € / Maximum: 0,07 €
Moyenne : 0,0027 € / Médiane : 0,000016 €
Quand votre musique est utilisée sur Facebook ou Instagram (dans une Story, un Reel, une vidéo, etc.), Meta peut monétiser ce contenu en affichant de la publicité autour (ou dans) la vidéo (une vidéo pas monétisée par son créateur). Cela peut être une pause pub au milieu (mid-roll), une pub avant la vidéo (pre-roll), une bannière (overlay). Les trois bénéficiaires des revenus publicitaires sont Meta, qui garde une part (souvent autour de 30%) et les ayants droit de la musique (vous, votre label, distributeur, éditeur). A noter : si le créateur du contenu est un partenaire « éligible », alors il percevra des gains dans le cadre du programme « Facebook Revenue Share ».
Plusieurs paramètres influent sur les gains : la durée d’utilisation de la musique, le nombre de vues de la vidéo – donc le nombre d’affichages publicitaires, la zone géographique (par exemple une pub aux USA rapporte plus qu’une pub en Inde), le type de publicité (les gains varient d’une pub à l’autre).

b – Facebook Revenue Share
Tandis que Facebook Monetization (« Content ID ») assure une rémunération automatique, le programme « Facebook Revenue Share » concerne les vidéos monétisées, plus longues, réalisées par des créateurs partenaires.
Minimum : 0,0002 € / Maximum: 0,04 €
Moyenne : 0,0054 € / Médiane : 0,0016 €
Pour chaque vidéo, les revenus sont partagés à 3 : Meta à 30%, le créateur de la vidéo à 55% et les ayants droits à 15%. S’il y a plusieurs artistes dont la musique est utilisée dans une même vidéo, ces 15 % devront être partagés entre tous les ayants droit concernés. Ce cadre peut sembler moins intéressant que Facebook Monetization pour les musiciens, mais le programme Facebook Revenue Share ne concerne que des vidéos générant un volume de vues conséquent.



14. Qobuz : des angles morts


Le point de départ de cet article, c’est une publicité aperçue sur Facebook : elle annonçait une rémunération de 18,02 € pour 1000 écoutes, soit 0,018 € par stream.
Voici ce que montrent mes données :
Minimum : 0,0046 € / Maximum : 0,82 €
Moyenne : 0,020 € / Médiane : 0,016 €

Moyenne et médiane semblent confirmer l’ordre de grandeur de 0,018 €, mais plusieurs angles morts empêchent de conclure avec certitude.

a – Données mélangées entre streaming et téléchargement
Qobuz propose aussi des téléchargements, et les rémunérations que je reçois mélangent les deux. Cela fausse la moyenne « par unité » si l’on cherche à isoler le revenu par stream. Même chose pour Apple et Amazon : mes données ne distinguent pas Apple Music d’iTunes, ni l’offre de téléchargement Amazon Music de son offre de streaming, ce qui empêche de séparer clairement streaming et ventes, donc d’analyser des tendances de rémunération.

b – Une rémunération calculée selon un modèle market-centric
Un article de mars 2025 le confirme : Qobuz applique un modèle market-centric, autrement dit au prorata des écoutes globales.
1 % des streams = 1 % des revenus totaux
Mais ce calcul dépend de plusieurs variables :
– Le type d’abonnement (Classique ou Sublime)
– Le chiffre d’affaires total du mois
– Le nombre total de streams
Ces facteurs rendent impossible l’existence d’un taux fixe par stream. Et si le modèle est mathématiquement proportionnel, il est socialement inéquitable : les artistes de niche, même avec un public fidèle, restent désavantagés : leurs auditeurs n’ont aucun contrôle sur la répartition de leur abonnement.

c – Ecarts extrêmes entre minimum et maximum
Une rémunération allant de 0,0046 € à 0,82 € laisse penser qu’une part importante provient de téléchargements, dont le prix est variable. Par exemple, un album peut être vendu 18,99 €. Avec un abonnement « Sublime » à 199,99 €/an, une réduction allant jusqu’à 60 % est parfois appliquée. Cela signifie que l’acheteur ne paie que 40 % du prix initial. Pour que l’abonnement soit rentable, il faut économiser 200 €. Or, 60 % d’un prix, c’est 0,60 € économisé par euro dépensé : il faut acheter pour environ 333 € d’albums à prix normal, soit environ 30 albums à 18,99 €. Tous les utilisateurs ne feront pas l’acquisition de 30 albums par an. Le chiffre d’affaire fluctuera donc selon non seulement le nombre d’abonnés à « Sublime« , mais aussi le nombre de téléchargements payants qu’ils réaliseront. Dans un modèle market-centric, ces fluctuations s’ajoutent à l’irrégularité déjà existante, rendant toute estimation d’une valeur fixe par stream encore plus instable.

d – Un tarif annoncé dont la stabilité est inconnue
Nous ne savons pas depuis quand le tarif de 0,018 € par stream est pratiqué. Peut-être est-ce récent, expérimental, ou non généralisé. Si ce montant était stable depuis longtemps, Qobuz aurait sans doute déjà communiqué dessus. Or, à ma connaissance, aucune campagne antérieure ne s’en est vantée.

e – Le distributeur digital, zone grise dans la chaîne
Avant d’atteindre l’artiste, l’argent généré par les plateformes de streaming transite par un intermédiaire incontournable : le distributeur digital. C’est l’un des premiers facteurs d’irrégularité dans les valeurs perçues.
Le taux de change joue un rôle non négligeable : selon le pays où est basé le distributeur, la devise de référence peut varier — USD (dollar américain), EUR (euro), AUD (dollar australien), CNY (yuan), etc. Le montant final perçu par l’artiste peut donc fluctuer selon le moment du retrait ou de la conversion.
Mais une autre question se pose : qu’en est-il de la transparence réelle des distributeurs ? L’artiste est souvent contraint de faire confiance à son distributeur quand celui-ci affirme : « Voici l’intégralité des revenus perçus pour vous ». Or, il n’est pas exclu que les plateformes de streaming appliquent des traitements différenciés selon les partenaires — certains distributeurs recevant des taux de reversement plus avantageux que d’autres. Dans un écosystème où les données sont rarement vérifiables de bout en bout, toutes les hypothèses restent ouvertes. Et cela ne fait que renforcer le besoin de transparence à chaque maillon de la chaîne.



Avec la communication d’un chiffre précis (0,018 € par stream), Qobuz semblait inaugurer une nouvelle ère de transparence dans l’industrie musicale. Malheureusement, à y regarder d’un peu plus près, ce chiffre s’inscrit dans un système opaque. Mais Qobuz n’est pas le mouton noir de l’industrie. Cette étude confirme que nous sommes bien loin de ce que laissaient penser des tableaux de valeurs moyennes que l’on peut trouver ici ou là dans les internets : toutes les données que vous trouverez sont… fausses ou, au mieux, largement contestables.
Les données collectées par The Queen Is Dead Records, et analysées en toute transparence, montrent que la rémunération par stream varie fortement, d’une structure à l’autre, et même au sein d’une même structure (voyez les écarts vertigineux entre certains minimums et maximums). Les règles réelles sont entre floues et inconnues. Dans le meilleur des cas, les règles présentées sont partielles, et aucune notification ne circule à chaque remaniement paramétrique ou structurel du système de rémunération. Tout est abstrait, laissant place à des possibles fraudes (et complotismes, vous diront les Spotify, Deezer et autre Apple Music).
Tant que les artistes continueront de croire sur parole les « valeurs par stream » relayées sur internet — souvent sans sources fiables, mais avec un aplomb impressionnant — rien ne changera. Si nous, artistes et labels, cessons de prendre ces chiffres pour des vérités universelles, alors nous pourrons enfin exiger des plateformes une transparence réelle. Aujourd’hui, aucun détail n’est accessible, et nous continuons de naviguer à vue.
Alors, déçu ?

L.A

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