J’ai fondé The Queen Is Dead Records en 2015 pour deux raisons : explorer des paysages musicaux au-delà de mon propre projet (que je n’arrivais pas à finir), et aider des artistes à réaliser leur projet à eux. Le point commun entre toutes ces rencontres, c’était un coup de foudre humain et musical. Toujours les deux à la fois.
L’humain reste le plus important : travailler avec des artistes désagréables à la musique géniale ne m’intéresse absolument pas. Je suis pas venu ici pour souffrir, ok ? Mais même si c’est de l’humain que vient la musique, il faut aussi une matière suffisamment construite et organisée, et des intentions suffisamment claires pour démarrer sans que je n’aie à prendre toutes les (ou même trop de) décisions artistiques.
Au-delà du style musical, je retrouvais un petit bout de moi en chacun de ces projets et chacune de ces personnes : des valeurs et envies communes, dont le goût du dépassement de soi. Ces collaborations ont été de merveilleux laboratoires d’expérimentations techniques et artistiques. Elles m’ont permis de consolider mes méthodes de travail (sans cesse en évolution), tout en prenant beaucoup de plaisir.
Le dernier projet en date, l’EP « Omnia » de TAPALA, a été l’occasion, comme chaque projet précédent, de mettre en pratique ce que j’avais appris, mais aussi d’expérimenter et d’apprendre encore.
1. Premier contact avec TAPALA

La formule idéale pour me taper dans l’oeil correspond à peu près exactement à ce que David m’avait écrit au sujet de son projet musical, TAPALA, dans son premier mail en 2023 :
• il fait tout tout seul : super, il a fait de son mieux pour remplir toutes les fonctions (sauf la voix féminine qui l’accompagne) et a été au bout de son expertise, donc ses idées sont arrivées à un niveau de maturité optimal.
• il a beaucoup de chansons : super, on va pouvoir faire un choix sans éventuellement avoir besoin d’inventer un intérêt à d’hypothétiques titres « faibles » (Spoiler : il n’y en a pas avec TAPALA).
• il les enregistre et les arrange pendant son temps libre : super, c’est un passionné qui sait le travail que représente la concrétisation d’une idée musicale, il est donc lucide et raisonnable dans ses attentes.
• il est breton : super, parler à David c’est un peu comme si je retournais dans ma Bretagne natale ! Blague à part, la concentration de talents musicaux à Rennes est FOLLE.
A ce stade, TAPALA apparaît comme aussi avancé que possible. Ce niveau-là correspond totalement à ce sur quoi j’accepte de travailler. Je ne veux pas me substituer à l’artiste et proposer des idées qui émaneraient de ma créativité de musicien. Afin de ne pas cannibaliser son projet, je refuse de mobiliser mon identité de musicien pour orienter le projet vers ce que j’aurais composé ou arrangé pour moi-même. Pour moi, le juste milieu est de ne faire que traduire le plus fidèlement possible l’idée du musicien. S’il arrive avec toutes les réponses, on va moins explorer que s’il arrive avec une majorité de questions.
Quand j’écoute ses morceaux, qui présentent de très bonnes idées dans des formes perfectibles mais jamais ratées, je me dis qu’il y a des tubes à foison qui ne demandent qu’à éclore. Mon regard de technicien me fait visualiser mentalement toutes les belles choses qu’on peut faire.
Ses mixages sont forcément limités par ses compétences techniques, et ne peuvent pas restituer fidèlement et exhaustivement « tout » ce qu’il voulait. Donc, pour mieux comprendre son propos musical, je lui demande ses influences. Les années 80, il cite The Cure, Daho… Ok, grâce à ce bagage culturel qu’on a en commun, on va donc pouvoir se comprendre, même sans tout dire avec des mots. C’est de cette manière que j’ai toujours fonctionné avec les musiciens pendant la construction d’un projet : sans intuitions quasiment télépathiques, il faudrait dire trop de choses avec des mots, souvent imprécis, dans des explications à compléter et nuancer… et je veux éviter à tout prix la constitution d’un cahier des charges pour un projet musical. Si je ne suis pas capable de faire avec précision le profiling d’un musicien, cette distance indique à tous les coups que nous ne serons pas sur la même longueur d’onde.
2. Premier projet pour s’échauffer : « La lumière »

L’idée de départ de David était de rendre disponibles des morceaux sur les plateformes de streaming, pour qu’ils existent hors du microcosme Soundcloud et aussi dans une forme aussi propre que possible. On commence donc avec un petit EP de 3 titres : « La lumière ».
L’approche n’est pas une prod complète sur laquelle j’aurais totalement la main, mais plutôt une optimisation qui ressemble à une restauration. Avec une contrainte technique majeure : suite à un accident de disque dur, la majorité des fichiers audio utilisés pour ses mixages ne sont plus disponibles. Sur les trois morceaux, j’ai le détail des pistes pour l’un, et deux fichiers MP3 pour seule matière pour les deux autres. Je décide alors de ne pas utiliser le détail des pistes pour le morceau rescapé, pour viser une homogénéité et effectuer un « mastering correctif » pour les trois titres à partir d’un point de départ équivalent, son mixage à lui.
Le « mastering correctif » est un type de travail que j’ai toujours fait. C’est davantage un positionnement philosophique personnel qu’une approche qui fait consensus dans le milieu : je pense qu’on peut rectifier des défauts qui semblent fatals même sans retourner au mixage, ou même qu’on peut insuffler à un morceau l’énergie qui lui faisait défaut, avec un résultat qui peut être clairement audible, et pas seulement subtil. Quand on est trop sentimental, on ne sait pas jeter des choses à la poubelle, on préfère les réparer.
Bien sûr, c’est beaucoup plus rationnel et pratique d’ajuster précisément des choses au mixage, et de refaire un export. Mais quand il n’y a plus d’accès aux pistes, suite à un accident de disque dur ou si on s’est embrouillé avec l’ingénieur du son qui a réalisé le mixage, c’est bien de savoir qu’il reste tout de même un espoir. Les limites de cette approche, c’est qu’on ne peut pas tout résoudre, et parfois le mieux qu’on puisse faire c’est camoufler les problèmes. Mais même ça, je trouve que c’est déjà pas mal.
Concrètement, pour « La lumière », ma priorité était de « servir et protéger » les voix, qui sont des éléments constitutifs forts de l’identité de TAPALA. Dans l’ordre des priorités, viennent ensuite les batteries : si ça ne tape pas fort pour un morceau rythmé, tout tombe à plat ; si ça tape trop fort pour un morceau plus délicat, il y a trop de relief. Au final, compte tenu des contraintes techniques, je suis très satisfait du résultat (et eux aussi).
3. Deuxième projet, la grande aventure : « Omnia »

Maintenant, passons aux choses sérieuses !
D’abord envisagé autour de cinq titres, « Omnia » s’est progressivement fixé sur six chansons, puis sept. On est alors à deux doigts de considérer qu’il s’agit d’un album. Mais l’idée d’un gros EP est plus facile à défendre que celle d’un mini album de seulement 7 titres, qui ferait quand même un peu cheap (genre TAPALA n’a pas d’autres morceaux dans sa besace, haha, laissez-moi rire).
« La lumière » réunit trois morceaux chouettes qui ont eu droit à un petit coup de polish. Pour « Omnia », c’est un peu différent parce qu’on pense l’ensemble comme un EP cohérent. Pourtant, sur le papier, cela ressemble à un projet incohérent.
Les morceaux ont été composés à des périodes très variées : certains ont déjà 30 ans, d’autres quelques mois. De plus, même si l’on peut retrouver l’identité « TAPALA » dans toutes les compositions, chaque titre a son propre univers, presque son propre style, avec des instruments qu’on ne retrouve pas toujours dans d’autres morceaux, ou pas avec le même aspect exactement (notamment les batteries).
La cohabitation ne va pas de soi dans un premier temps. Mais je sais que l’unité de temps de production va nécessairement conduire les morceaux à converger, sans pour autant avoir à les trahir. Comme je le dis à chaque fois : « je ne sais pas comment on va le faire, mais on va le faire ! »
Et on l’a fait !
Pour la pochette, David est tombé amoureux du travail de Loïc Moyou, et plus particulièrement de cette photo, prise à Brest. David y a passé ses années d’études. Quelques années plus tard, je déménageais moi-même à Brest pour mes études. Et là, on se retrouve à Brest, sans y être. C’est un peu comme si « Omnia » était le fruit d’un paradoxe temporel : deux brestois asynchrones qui travaillent ensemble sur un EP.
4. Mixage, instruments, couleurs

Pour ce qui est du cheminement de mixage à proprement parler, David m’a laissé carte blanche, ce qui a donné lieu à beaucoup de surprises, qu’il a validées 99 fois sur 100.
Parfois, et c’était un défaut de ma part, je lui proposais trop de possibilités, et il devait partir méditer dessus pour me dire ce qu’il préférait ! Et oui. Ne croyez pas qu’il se contentait d’attendre pendant le mixage, il devait aussi se creuser la tête pour savoir quels aménagements garder ou pas. Et puis, au fur et à mesure que les morceaux prenaient forme, de nouvelles idées germaient en réponse à mes choix. Le mixage n’est pas que le territoire du technicien, je préfère que ce soit un partage, un ping-pong de bonnes idées. Je ne veux surtout pas déposséder l’artiste de sa propre musique pendant cette étape.
Comme je le disais plus haut, je préfère utiliser mes intuitions plutôt que poser 1000 questions par morceau avant de me mettre au travail. Mais je ne reste pas bloqué dans ces intuitions, je communique et reste flexible, car je peux me planter aussi. Proposer à l’artiste pour qu’il tranche en réaction, cela permet d’obtenir des réponses, en contexte. Sans musique à écouter, sans équilibrages à commenter, toutes ces discussions ne seraient que des abstractions qui ne reposent sur rien.
Dans certains cas, je peux remplacer un instrument. Par exemple lorsqu’un instrument a été mal enregistré (un micro devant un piano numérique), ou si l’instrument en lui-même n’était pas idéal (des samples de batterie dont le mixage est à revoir). Autant que possible, vraiment, j’essaye de garder la matière d’origine. Mais si aucun travail de « restauration/optimisation » ne fonctionne, alors je déroge à ma règle de « non intervention instrumentale », pour le bien du morceau. J’ai donc rejoué quelques pianos, j’ai changé des batteries, et remplacé quelques basses.
Le mastering n’est pas (que) l’étape où « on fait sonner fort » les morceaux. Au fil de nos échanges, nous avons confirmé une direction sonore que David décrit comme « épaisse et feutrée », puissante sans être agressive, tout en préservant la clarté des morceaux. Cette question-là n’est pas un détail, ni une option.
La couleur sonore est toujours un sujet très important, parce qu’entre les productions folk des années 60, le rock des années 70, la new wave des années 80, la brit pop des années 90, et les différentes pop post-2000, on trouve beaucoup de profils sonores très différents, entre mat et brillant, qui pourraient convenir aux morceaux de TAPALA. On a donc le choix. Et on pourrait toujours faire autrement. Mais c’est l’artiste lui-même qui tranche. Je ne veux pas lui imposer mes propres goûts, car je considère que l’artiste ne peut pas se tromper lorsqu’il s’agit de sa propre musique. Mon défi est alors de bien faire ce qu’il me demande pour qu’on arrête le travail quand il me dit « STOP, C’EST PARFAIT !« , et pas quand j’en aurais marre ou estimerais que c’est déjà parfait car c’est exactement comme j’aime.
5. Regards croisés sur Omnia

David et moi n’avions pas toujours la même perspective sur les morceaux. Parfois, nos visions se rejoignaient immédiatement. Parfois, il fallait chercher ensemble.
1. Les tricheurs
DAVID :
Le texte de cette chanson a été inspiré par le film de Marcel Carné (Les Tricheurs, 1958), que j’ai vu à l’âge de vingt ans environ. Le film dresse le portrait d’une jeunesse cynique et désabusée, rejetant en bloc les valeurs des parents et considérant comme une faiblesse le fait de tomber amoureux, de « s’attendrir » comme ils disent. J’ai été marqué par le destin tragique des deux personnages principaux, qui s’aiment à l’évidence mais qui se l’interdisent. Musicalement, l’idée était – toute proportion gardée évidemment – de faire quelque chose dans l’esprit de « Sunday Morning » du Velvet Underground, d’où la petite ritournelle au xylophone et les choeurs. Rapidement il a été évident qu’il fallait chanter ça en duo, pour incarner le garçon et la fille du film.
Le défi pour Laurent était de faire entrer dans le mix les nombreux arrangements et voix, de concilier puissance et clarté. Il a particulièrement mis en valeur le gimmick « paa pa pa paa » des choeurs. Et c’est lui qui a eu l’idée de le placer aussi en ouverture du morceau. Et par là même en ouverture de l’album, comme une déclaration d’intention POP !
LAURENT :
David ne m’avait pas parlé de « Sunday Morning », mais comment ne pas repérer le clin d’oeil. Il a tout fait pour qu’on y pense ! Mais je ne voulais pas enfermer le morceau dans un rendu rétro pour autant. Le duo vocal est très beau et fonctionne à la perfection, et les arrangements sont brillants de justesse (ce compliment pourrait être réitéré pour chaque morceau). Le « paa pa pa paa » était obligatoirement l’entrée du morceau, c’est un peu la « photo » du morceau. Sur ce morceau, c’était facile d’avoir « la main lourde », mais il avait besoin de légèreté et de douceur.
2. Vautours
DAVID :
Encore une chanson d’amour, et encore un duo pour se le déclarer. Et encore des « pa pa pa » ! Je trouvais amusante l’idée d’évoquer un amour immense en listant tout un tas de façons atroces de mourir… La composition est assez complexe, avec beaucoup de changements d’accord et de passages de mineur en majeur, mais la mélodie reste fluide et c’est un morceau plutôt positif au final, je trouve. Je me souviens que pour les arrangements du refrain, j’avais Taxi Girl en ligne de mire – mais je ne suis pas sûr que ça s’entende beaucoup !
C’est un titre qui nous a donné du fil à retordre, en termes de production. On a mis longtemps à tomber parfaitement d’accord avec Laurent. Je pense que, du fait de nos cultures et marottes respectives, on a passé un bon moment, notamment sur le refrain, à tirer la couverture chacun vers soi : moi un peu plus vers la pop, et lui davantage du côté rock. La patience et la communication ont payé : on est tombé d’accord et j’adore cette version, le dosage est parfait pour moi !
LAURENT :
C’est marrant, en relisant nos vieux mails pour écrire cet article, j’ai vu en effet que David citait Taxi Girl pour « Vautours ». OUPS. J’avais totalement oublié. Moi, de mon côté, j’avais plutôt Knives Out de Radiohead en tête. Je voulais conserver la gravité du morceau que je visualisais avec les guitares entrelacées davantage au premier plan, parce qu’elles me ramènent vers mon goût pour la puissance, mais c’était au détriment de la subtilité de l’arrangement initial. Finalement le mixage moins rock et plus pop a été salvateur, car il a permis de faire de bons choix et de mieux hiérarchiser les éléments.
David m’avait envoyé deux groupes de pistes : une version pop rock, qui a servi de base, et une version électro qui n’a rien à voir, mais qui m’a fourni quelques petits éléments que j’ai pu intégrer dans la version finale.
3. Mon autre moi
DAVID :
Au départ l’EP devait contenir 6 titres. Et puis, alors que Laurent avait attaqué les premiers mix, j’ai cette chanson qui m’est venue, très vite, et j’avais vraiment envie qu’elle soit sur Omnia. C’est une chanson qui me tient à cœur sur le thème de l’amitié. Chaque vers renvoie pour moi à un ami précis, à des moments vécus. Et en même temps je pense que ce texte a un côté universel. Musicalement j’avais cette piste de guitare avec beaucoup d’effet, qui plantait une atmosphère planante et solaire. Des couplets et des refrains qui me plaisaient mais qui ne s’articulaient pas encore tout à fait.
Le travail de Laurent a permis de les harmoniser, et aussi de gommer certaines maladresses liées à un enregistrement toujours un peu aléatoire et « au feeling ». Il a également amené plusieurs belles idées de production, notamment pour obtenir un crescendo dans le deuxième refrain. Le morceau est devenu plus assuré, tout en conservant pour moi sa dimension émotionnelle. « Servir sans trahir », cela pourrait être la devise de TQIDr !
LAURENT :
Dès les premières écoutes, j’entends immédiatement un potentiel planant et spatial. Je vois même des astronautes en sortie extravéhiculaire, d’où mes propositions d’intro expérimentale et de fin « en suspens », sans le dernier accord de guitare. Et en même temps, il y avait aussi quelque chose de très terrien avec l’ancrage de la batterie et des guitares rythmiques à ne pas trop noyer avec la guitare un peu surréaliste dans le fond. Tout n’était donc qu’une question de dosage de réverb et de textures. Pour l’envolée finale, David m’a guidé vers moins de densité et d’explosions, pour rester toujours dans la délicatesse malgré la puissance. Une décision sage.
4. Omnia
DAVID :
Un autre morceau important pour moi car complètement autobiographique. J’y évoque un souvenir heureux avec mon père aujourd’hui disparu, une soirée tous les deux à l’Omnia, un vieux cinéma de Brest lui aussi disparu. Musicalement, j’avais à l’esprit – toute proportion gardée là encore bien évidemment ! – les ballades folk de Sufjan Stevens, notamment sur son album Carrie & Lowell. J’espérais arriver à quelque chose de touchant, forcément nostalgique mais surtout pas larmoyant, et pourquoi pas même quelque chose de réconfortant car c’est avant tout un souvenir heureux – d’où ce pont avec l’entrée de la batterie et cette envolée.
Je pense que c’est le morceau sur lequel Laurent a passé le plus de temps. Car même si l’écriture, les arrangements et la structure étaient en place et sonnaient juste, à mon avis, c’était aussi le morceau le plus maladroit : pas très bien joué, pas très bien enregistré, un peu dans l’urgence de saisir un moment mais pas à la hauteur techniquement. Laurent a passé un temps considérable à nettoyer les pistes, masquer ou corriger des défauts, il a rejoué le piano (pareil mais en beaucoup mieux), a recommencé plein de fois jusqu’à ce que je sois conquis à cent pour cent. J’en étais gêné parfois, je lui disais qu’il devait en avoir marre de cette chanson, d’entendre encore et encore ce type qui parle à son défunt père… Et lui m’assurait que non, qu’il aimait cette chanson et qu’on allait lui rendre justice. Je me suis vraiment senti accompagné, écouté, valorisé par Laurent tout au long de ce projet. Et peut-être encore plus sur cette chanson… Reconnaissance éternelle, comme on dit.
LAURENT :
Le morceau le plus subtil et délicat de l’EP. Je savais où David voulait aller : raconter un souvenir heureux, avec toute la nostalgie qu’il implique, sans le rendre larmoyant. Les matières premières étaient un cran en dessous des autres morceaux, en effet, mais l’émotion était un cran au-dessus. Tout était déjà là dans l’écriture et les arrangements. Il fallait donner à cette chanson les moyens de faire entendre ce qu’elle portait.
J’ai passé un temps fou à résoudre des problèmes. J’aurais pu m’arrêter plus tôt, considérer que j’avais fait « mon maximum » dans un temps « raisonnable » et basta. Mais entendre aussi clairement le potentiel d’un morceau et ne pas parvenir à lui rendre justice, c’est difficile à accepter ! D’autant que David ne me demandait pas de le transformer : il voulait retrouver sa chanson, pleinement réalisée.
Impossible pour moi d’imaginer cet EP sans « Omnia ». Il fallait lui donner sa place parmi les autres titres, tout en préservant sa délicatesse. J’ai donc refait ce qui devait l’être, élément par élément : le piano, l’orgue, la batterie… Les belles idées existaient déjà, je n’avais pas à en inventer d’autres. Rejouer les notes était la partie facile.
5. L’Aber-Wrac’h
DAVID :
C’est une de mes plus vieilles chansons (la première que j’ai composée à la guitare) et un des nombreux textes inspirés par ce port du Finistère où j’ai la chance d’avoir mes racines. À l’origine c’était une ballade folk. Mais avec les années, les arrangements ont bien évolué ! J’adore la new wave, la cold wave, la synth pop, et je trouvais original d’habiller cette chanson de marin d’arrangements estampillés années 80.
Laurent a bien compris l’idée et y est allé à fond dans les effets pour donner un réel relief à la production. Le résultat est super efficace, très dansant, et j’adore la façon dont les chevaux sont lâchés dans le final !
LAURENT :
Dès l’écoute des premières versions mixées, ce morceau m’a fait la même impression que l’album « Unknown Pleasures » de Joy Division. Boîte à rythme / basse, la voix devant, et la guitare épileptique. C’est d’ailleurs cette vision-là qui m’a inspiré le remix présent dans le deuxième single. C’est sec, c’est dépouillé, la réverb est glaçante, c’est vraiment de la cold wave, au sens littéral. J’ai tenté des directions plus modernes, à la « Grand Blanc« , mais la matière d’origine me dictait déjà presque de manière transparente la bonne solution : froid et dépouillé. Je suis particulièrement fier de ma trouvaille pour la fin : j’ai ajouté un instrument qui était déjà dans le mix depuis le début ! En effet, j’ai pitché la basse à l’octave du dessus, je l’ai passée dans un ampli Orange et je l’ai laissée tout emporter sur son passage, comme une guitare très épaisse. Le passage le plus violent de l’EP !
6. Lloyd Cole en bagnole
DAVID :
Ici l’hommage aux eighties est explicite puisque je cite carrément plein d’artistes qui ont forgé mon goût et ma culture pop. Et là encore, si la composition s’est faite à la guitare, je me suis dit qu’il fallait arranger le morceau pour qu’il sonne années 80 dès la première note de synthé. Et y aller à fond ! C’est donc, pour moi, un titre plus ludique que nostalgique.
Là encore Laurent a joué le jeu, sorti les effets qui vont bien, boosté l’instru sans pour autant noyer les paroles, ce qui n’a pas dû être une mince affaire car il y avait pas mal de pistes à jouer des coudes.
LAURENT :
Au début, j’avais comme morceau de référence « Eyes without a face » de Billy Idol, mais la batterie de TAPALA était plus musclée et le morceau appelait un autre équilibre. Il fallait donner de la puissance à cet arrangement dominé par les synthés, tout en gardant le côté « fun », sans tomber dans une caricature de morceau des années 80. Avec autant d’éléments, le défi était aussi de laisser les paroles raconter leur histoire. J’ai donc progressivement trouvé le dosage global, avec les encouragements de David, sans chercher à suivre un modèle précis.
7. Bukowski
DAVID :
J’ai tout de suite aimé ce poème de l’auteur américain Charles Bukowski, j’ai trouvé son atmosphère familière. C’est un texte que j’aurais aimé avoir écrit et qui résonne étrangement en moi. Des mots simples pour décrire des moments simples mais beaux, suggérer des émotions avec subtilité et pudeur. La face cachée de Bukowski, ma préférée… Que je voyais bien se marier avec une ambiance à la Gainsbourg – dans la mesure du possible et de mes moyens. La structure du morceau est assez atypique car il fallait épouser les mouvements du poème. Mais cela me semble couler de source finalement. Et puis il y a cette outro instrumentale (que je voulais un peu dans l’esprit de certains morceaux aérés/aériens de l’album The Colour of Spring, de Talk Talk), dont rapidement je me suis dit qu’elle ferait une jolie et paisible fin d’album.
J’aime le son épais de ce morceau, le côté classe du piano (que Laurent a rejoué en mieux), l’équilibre des voix et la légèreté du final : c’est en effet une jolie et paisible conclusion !
LAURENT :
Dès le début, j’ai senti une ambiance entre un Vincent Delerm plus sombre et un Benjamin Biolay old school. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas eu de coup de foudre pour ce morceau ! Dans un premier temps, j’ai juste essayé de faire honneur à chaque piste et de laisser sa logique artistique m’apparaître naturellement à l’écoute des arrangements. A force d’évolutions, notamment l’ajout de voix complémentaires que David m’a envoyées par la suite, j’ai finalement appris à aimer ce morceau, en comprenant son identité potentielle. Je me suis même retrouvé à défendre la basse, sur laquelle David avait des doutes, et qui me semblait parfaitement fataliste dans son balancement d’une note à l’autre. Les « imperfections » qu’on pourrait détecter si on était perfectionniste et exigeant (voire injuste), c’est parfois ce qui fait précisément l’identité unique d’un morceau. La conclusion, inattendue, tendre et presque comme un happy end, l’a imposé comme morceau final de l’EP. Mon « vilain petit canard » est devenu un beau cygne blanc qui s’est envolé.
Et maintenant ?
Après « L’Aber-Wrac’h », un prochain single est prévu, et de mon côté j’ai commencé la production du nouvel album de Blue Chill, renforcé par cette expérience avec TAPALA !
L.A.













