Mise à jour : 07/02/2025
Là où il y a de l’argent à se faire, il y a des abus, encore plus dans des systèmes automatisés tels quel le streaming musical. La fraude aux streams peut revêtir plusieurs visages : farming de streams, diffusion de musique générée par des intelligences artificielles, bandes son environnementales…
On a vu que Deezer a démarré son grand ménage, c’est maintenant au tour de META. Très bien, sauf que META (Facebook et Instagram) s’attaque maintenant précisément aux musiques de style « Ambient » (méditatives) et d’une manière générale aux musiques dites « fonctionnelles » (des sons non-musicaux pour se concentrer, genre des bruits blancs). Aux petits malins qui se disent qu’il suffit de ne pas choisir « Ambient » comme style musical lors de l’envoi en distribution digitale, je conseille la lecture de l’article précédent.
1. L’esprit

Premièrement, il faut se souvenir que les plateformes de streaming ont pour vocation de proposer des contenus de type professionnel, dans le fond et la forme, avec une véritable intention artistique. Il n’y a a priori pas de place pour des expositions de matériaux simples bruts « à but pédagogique » et non « à but musical ». Tout ce qui est sonore peut être musique (on ne vous la fait pas à vous, n’est-ce pas ?), mais les plateformes musicales essayent d’empêcher les abus (parmi lesquels on trouve le très célèbre foutage de gueule avec par exemple une seule note en continu pendant 30 minutes par exemple).
Avec la distribution digitale de The Queen Is Dead Records, j’ai connu une seule fois un refus de sortie car la musique, électronique, comportait trop de boucles et n’était pas suffisamment travaillée (c’était des brouillons inachevés mais assumés). En plus de morceaux jugés « trop simples », les plateformes streaming peuvent rejeter certains fichiers à cause de leur aspect amateur.
En outre, les musiques qui semblent créées de manière « automatisées », par intelligence artificielle, sont également dans leur collimateur. Il y a beaucoup de fraudes en tous genres, et parfois il peut arriver que Spotify ou Apple Music (les plus agressifs en matière de règles) punissent d’honnêtes gens à tort. C’est triste mais généralement anticipable. Enfin… en théorie. Jusqu’à il y a peu.
2. Les règles générales
Je crois qu’on peut partir du postulat que les plateformes de streaming généralement acceptent toutes les musiques envoyées en distribution digitale. Il existe néanmoins quelques consensus entre ces plateformes avec des filtres afin d’éviter des « abus » (ou même des envois de bonne foi de musique qui ne serait pas qualifiée pour une apparition dans leurs catalogues) :
– Des contenus sonores trop similaires voire déjà présents dans leurs bases de données (des bruits d’ambiance, des bruits de fond, des sons de la nature, certains instrumentaux un peu « légers »)
– Des boucles répétitives à l’intérieur du morceau (peu ou pas de variations, pratique pour les musiques pour se concentrer ou pour dormir)
– Des enregistrements jugés de « mauvaise » qualité (son détériorés ou trop peu travaillés, ou des sons cheap « générés manifestement par midi » ; Kraftwerk vous salue)
– Un visuel d’illustration jugé de « mauvaise » qualité (alors là, c’est forcément très subjectif, car au nom de l’art on devrait pouvoir tout faire en théorie, il suffit de s’affirmer et d’assumer)
– De la musique remixée à partir de travaux originaux, présentant un non-respect du droit d’auteur (morceau original ralenti ou altéré de quelque manière que ce soit)
– Suspicion de trafic de streaming (l’activité frauduleuse n’a pas à être prouvée, une simple supposition suffit à se faire recaler, et personne n’aura le temps de considérer vos arguments ou preuves de toute façon ; « dans l’espace, personne ne vous entendra crier » – vous avez la ref, hein ?).
3. Cas pratiques : trois morceaux retirés de META
a. Export de programme d’édition à la « Guitar Pro »
Vous connaissez Guitar Pro, le logiciel qui permet d’écrire facilement des partitions au propre et de les lire avec des petits sons de Gameboy qui imitent les sons des vrais instruments. Ici, il s’agit d’un export avec Sibelius (du groupe Avid – qui fait Pro Tools). L’album, « Bals Taquins » (de Jean-Christophe Van Dam), est un support pédagogique associé à la publication d’un livret de partitions qui sont utilisées notamment dans des sessions pédagogiques et master classes, pour aider les élèves à suivre la partition tout en écoutant le morceau.
Avec cet album, j’estimais qu’il y avait de bonnes raisons d’être optimiste. Tout d’abord car il n’y a pas de notion de boucles, donc pas de répétitions, et ensuite il ne s’agit pas de sons « manifestement électroniques » détectables dès les premières notes par n’importe qui, mais d’émulations passables voire correctes d’instruments organiques (j’ai entendu tellement pire que ça) qui offrent davantage de richesse que des sons plus « simplistes » qui ferait passer l’album à la trappe directement. Comme prévu, les plateformes de streaming ont accepté l’album. Si cela n’avait pas été le cas, il existe des moyens simples et efficaces d’humaniser ces fichiers pour brouiller leur origine midi trop « automatisée ». L’album avait été validé par toutes les plateformes de streaming, jusqu’à il y a quelques semaines où META a désavoué seulement un titre, alors que tout l’album est fait du même bois. Le reste de l’album va-t-il subir le même sort ? A suivre…
b. Slam à la « Grand Corps Malade »
Il s’agit d’une sorte de slam / poésie déclamée sur une musique dominée par un piano. Mon hypothèse est qu’au mixage la voix est « trop » mise en avant, et la musique derrière semble passer pour un « bruit de fond », comme si on assistait à un extrait de film où le personnage principal parle devant la caméra pendant que, derrière lui, une musique était diffusée en même temps, sans que les deux ne se rencontrent. La voix est posée au-dessus de la musique, pas intégrée à l’intérieur de cette dernière, et cela pourrait semble-t-il éveiller des soupçons. C’est pourtant juste une question de choix de mixage, rien de plus. Tout dépend de la perception… enfin, « perception », là on parle d’un algorithme, d’un bot, d’une intelligence artificielle qui ne perçoit pas mais détecte, calcule. Et condamne.
Mais, on peut le concéder : avec sa voix en avant, le morceau offre une certaine vibration méditative. Et puis, au niveau mélodique, le morceau connaît une répétition un peu à la manière du Canon de Pachebel, avec une montée en puissance, bien que notable, relativement modérée d’une boucle. Méditation, répétition, il n’en fallait pas moins pour que Monsieur META ne rejette le titre. Quant au reste de l’album éponyme, on verra le destin qui l’attend chez META…
c. Ambient, comme annoncé
Je me fais l’avocat du diable. On peut considérer que, s’il y a bien un genre musical facile à générer par intelligence artificielle, c’est bien l’Ambient : de longues nappes arythmiques voire même atonales, pas de structure requise, quelques éléments sonores qui peuvent être posés ici ou là, avec un accent mis sur l’atmosphère générale, les textures, les couleurs… Un peu comme l’équivalent musical du concept de monochrome, et même s’il est l’œuvre d’un humain, l’Ambient est un genre qui peut être décrit comme minimaliste donc « facile » à faire par des fraudeurs peu ou pas musiciens qui veulent collecter des streams donc de l’argent facile sans avoir injecté beaucoup de savoir-faire dans leur oeuvre.
D’un point de vue technique, on peut comprendre pourquoi META tape sur l’Ambient. On peut aussi se poser la question de la ligne éditoriale : et si META ne considérait pas en réalité aussi l’Ambient comme un style non-requis pour habiller des stories, trop méditatif pour stimuler ?
d. Pop indé… sirable
En janvier 2023, Sylvain Fesson a sorti « Origami », un album dont le flegme très français frise la provoc’ sans jamais perdre ni face ni classe (Sylvain Fesson 1, Serge Gainsbourg 0). Cet album est aussi très anglo-saxonnement expérimental du point de vue purement musical, car toujours à la recherche d’un beau, d’un beau inattendu, d’un beau qui ne serait pas facile à fabriquer mais qui resterait facile à écouter. En un mot, de la pop d’apparence prétentieuse comme Radiohead (ce qui fait plus d’un mot, j’en conviens). Mais point de prétention ici, « Origami » est d’une fraîcheur qui n’a pour égal que son ambition. Trop frais et/ou trop ambitieux pour META, semble-t-il, puisque pour le coup tout l’album a été retiré en janvier 2025. Chouette cadeau de la part de la bande à Zuckerberg pour fêter la sortie de « Force avec vous », tout nouveau clip pour le morceau bonus d’ « Origami », qui mérite d’être considéré comme de la musique, du court métrage et de la littérature (cf. la voix parlée). Trop intello pour Mark.
4. Les règles de META (mis à jour le 07/02/2025)
Au 1er janvier 2025, META a mis à jour ses règles. Les contenus qui seront supprimés sont les suivants :
– Musique fonctionnelle (des sons de nature, des mots parlés, des effets sonores)
– Musique « Ambient »
– Samples audio, remixes
– Morceaux « ressemblant trop » à d’autres (plagiat)
– Oeuvres appartenant au domaine public
Les librairies pour les stories Instagram et Facebook ont vocation à accompagner des « reels » publiés dans des réseaux sociaux. Par ces règles, META souhaite donc anticiper tout problème de droits qui pourrait toucher des vidéos susceptibles de devenir virales, ce qui multiplierait ainsi dangereusement l’impact d’un hypothétique préjudice impliquant la responsabilité de la plateforme. META n’enverra pas de notification avant suppression, et n’offre pas la possibilité de faire appel de cette décision.
Si des règles occasionnant des retraits aléatoires imprévisibles venaient à se répandre sur les plateformes de streaming, vous savez ce qu’il vous reste à faire : parmi les solutions on peut trouver Bandcamp (ou Soundcloud).
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L.A

