Ça y est, je viens de payer ma première amende de Spotify ! Bien sûr, à titre personnel, je n’ai rien fait de mal (je suis bien trop pur et innocent). Mais un artiste, dont The Queen Is Dead Records a distribué une sortie, a payé une pseudo-structure de promotion/marketing pour gonfler artificiellement ses streams. Et désormais, ce genre de pratique ne passe plus du tout sur Spotify ou les autres plateformes.
C’est une bonne chose, globalement, que les tricheurs ne soient plus récompensés. Sauf que, en tant que distributeur digital, The Queen Is Dead Records se voit infliger une amende dès qu’une fraude au streaming est constatée. Car oui, il incombe désormais au label ou au distributeur digital de surveiller toute activité suspecte. Bien, je vais donc surveiller tout le monde. En attendant le prochain chapitre, quand nous aurons réussi à nous affranchir de l’hégémonie de Spotify.
1. Rappel de la loi

Quand il est question de payer des amendes, on n’utilise plus le terme « règle ». « Loi » s’impose. Dans des précédents articles (voir références au bas de cet article), on avait déjà vu que payer pour gagner des streams n’était ni efficace, ni légal. En effet, si vous faites appel à une structure de « promotion/marketing » pour manipuler artificiellement vos chiffres d’écoute, et que plusieurs indicateurs de fraude se recoupent, vous serez accusé d’avoir permis, encouragé, ou toléré une telle manipulation.
Une activité de streaming est considérée comme « anormale » d’après une combinaison de facteurs parmi lesquels (liste non-exhaustive) :
• Sources géographiques incohérentes :
Vous obtenez habituellement 20 streams par semaine provenant de Bourgogne, puis soudainement, 10 000 streams de Thaïlande et 10 000 du Brésil. Ça n’a aucun sens : grillé !
• Distribution TRES inégale des streams dans une discographie:
⮕ Il y a une source unique, un auditeur, qui fait tourner en boucle votre album des centaines de fois sans aucun répit 24h/24 et 7 jours/7 alors que les précédentes sorties avaient 1 stream par mois : peut-être un nouveau fan monomaniaque vient de vous découvrir, peut-être est-ce vous-même qui écoutez votre musique pour avoir quelques centimes avec (enfin !) un auditeur. Ce n’est pas ce qui est considéré comme une activité normale organique.
• Distribution TRES inégale des streams dans un album :
⮕ Si un morceau atteint 100 000 streams, mais que les autres titres de l’album peinent à dépasser 5 streams, cela attire l’attention. Parce que les bots n’ont ni coeur, ni oreilles, c’est exactement ce qu’il se passe quand il y a une fraude au streaming.
• Taux de saut des streams (skip rate)
⮕ Le stream est comptabilisé et donc rémunéré après 30 secondes d’écoute. Si personne n’écoute jamais vos morceaux au-delà de la 31ème seconde, difficile de ne pas comprendre qu’il s’agit d’une arnaque aux streams. A moins que vos morceaux ne soient passionnants pendant 30 secondes puis insupportables à 0’31.
• Activité selon territoire
⮕ Vous avez 5 000 streams d’un pays un jour, puis 0 le lendemain et 5 000 d’un autre pays. Non, votre auditoire ne migre pas de manière intégrale d’un pays à l’autre du jour au lendemain. Fraude.
Quand une sortie atteint un seuil critique d’activité anormale, ses streams sont signalés comme probablement artificiels (les faux positifs ne sont pas courants mais pas impossibles) et la sortie est supprimée par les services de streaming. Avec, donc, une amende pour le maillon de la chaîne juste avant eux (coucou, c’est nous).
2. La frontière entre le Bien et le Mal

Prenons un exemple concret.
Mais qui est cet artiste tout vilain qui a fraudé ? Je ne vous révèlerai pas son identité. Appelons-le Roberto. Roberto ne pensait pas mal faire :
« Le jour de la sortie de mon titre, j’ai fait appel à une prestataire sur Fiverr pour m’aider à le promouvoir, en pensant que ses méthodes étaient légitimes. Cependant, dès le début de la campagne, j’ai constaté des statistiques très étranges sur Spotify for Artists, ce qui m’a mis la puce à l’oreille. J’ai alors préféré arrêter la collaboration pour éviter toute complication, mais malheureusement, le mal était déjà fait. J’ai d’ailleurs hésité à vous contacter à ce moment-là, mais j’étais gêné par l’état des choses. »
Jusqu’à cet incident, je ne consultais les statistiques de streaming que 2 ou 3 fois par mois. Désormais je suis obligé de regarder chaque jour, notamment les premiers jours après une sortie, pour être certain qu’aucune « bidouille » ne vient gâcher la fête. Dans ce cas précis, la sortie de Roberto avait fait 20 000 streams en 1 jour. Forcément, ça manque de discrétion, et Spotify a grillé direct que c’était une « bidouille ».
« Je suis sincèrement désolé et embarrassé par cette situation. Je n’avais pas l’intention de tricher comme c’est mentionné sur l’article de Spotify que vous m’avez envoyé. Mon but était simplement de promouvoir ma musique, mais je me suis laissé berner. J’avoue que je me sens assez bête, et je vous présente mes excuses pour cela. »
Aucun souci Roberto, tout le monde peut se faire avoir. C’est à moi de faire en sorte que personne ne puisse se faire avoir chez The Queen Is Dead Records, d’où la rédaction de cet article dont le lien figurera directement dans le formulaire de distribution digitale.
« En lisant votre étude de cas, je me rends compte à quel point j’étais naïf dans cette démarche. Mon morceau devait effectivement être soumis à des ‘écoutes ciblées’, ‘7 années d’expériences’, ‘publicités Google PPC ciblées’. »
Les mots rassurants sont parfois aussi des mots qui endorment la vigilance. Maintenant, vous savez !
3. Les conséquences

Vous avez payé pour avoir des streams, ça a été remarqué, maintenant il faut faire face aux conséquences. Voici les 3 types d’impacts que vous connaîtrez :
• Votre musique sur les plateformes de streaming
– Le site fournisseur de streaming qui a détecté la fraude (Spotify est le plus rapide en la matière) retirera votre sortie immédiatement, sans recours possible
– Votre distributeur digital procédera au retrait préventif de la sortie sur l’intégralité des autres plateformes, sans recours possible
• Votre relation avec votre distributeur digital
– Votre distributeur digital se réserve le droit de ne plus travailler avec vous à l’avenir (ce qui implique des sanctions allant d’une rupture de toute collaboration sans préavis, confiscation de vos gains de streaming, sans remboursements, ni indemnités, jusqu’au retrait de l’intégralité de vos sorties)
– Vous aurez une amende de 10 USD (dollars américains) par titre mis en cause, à régler immédiatement (ou, selon le distributeur, par prélèvement sur vos gains de streaming s’ils sont d’une valeur égale ou supérieure à la valeur totale de votre amende)
• Votre argent
– Vous avez investi une somme pour rien dans la promotion de votre musique, sa distribution, et vous avez tout perdu : votre sortie n’est même plus présente sur les plateformes de streaming
– Vous devez rembourser votre distributeur digital pour éviter toute sanction supplémentaire touchant vos autres sorties
4. Crispation chez les distributeurs digitaux
a. TUNECORE, le Charles Ingalls de la distribution digitale

Avant, les distributeurs digitaux facturaient et envoyaient la musique (sans écouter) à la chaîne. Maintenant, avec ce nouveau paramètre de l’amende, il faut rester sur le qui-vive chaque jour, à chaque instant. Distrokid et Tunecore distribuent entre 20 000 et 30 000 titres chaque jour, autant de potentiels de fraude à surveiller… ça donne le vertige.
Dans le cas de Ben Jordan (aka the Flashbulb), Tunecore a juste supprimé toute sa discographie, VINGT-TROIS (23) ALBUMS, du jour au lendemain, sans préavis, pour une fraude qu’il n’avait pas commise. Le gars n’est pourtant pas un petit rigolo, car il avait généré jusque là un demi million de dollars de gains avec le streaming. Ses albums ont été rétablis depuis, merci bien Tunecore, mais en tout cas vous voyez leur approche. Un peu comme Charles Ingalls : on rentre dans le lard d’abord, on discute après.
b. DISTROKID, le donneur de leçon qui finira par se faire pécho



Distrokid se veut plus « éducatif ». Dans le cas de Jonah Baker, qui a plus de 150 millions de streams toutes plateformes confondues, il y a eu une communication sur la notification de Spotify mentionnant des streams artificiels, et un accompagnement l’invitant à retirer lui-même ses morceaux pour éviter la suppression de ses sorties. C’est sympa… dans le fond.
Dans la forme, la démarche infantilisante des pop-ups ( ci-dessus) est pour le moins… cocasse. Pour confirmer avoir bien compris à combien s’élève l’amende qu’on va devoir payer, on nous propose de faire « un peu de maths » en écrivant le résultat que nous trouvons pour l’opération suivante : montant de l’amende pour 1 morceau frauduleux multiplié par le nombre de morceaux concernés. On nous demande même de recopier la phrase « Tous les services de promotion pour Spotify sont des arnaques » dans une case. On imagine Bart Simpson écrire des lignes au tableau.
Un problème de taille risque de se poser pour Distrokid quand Spotify aura poursuivi sa croisade anti-fraude : le service payant de Distrokid permet d’avoir accès à des « coordonnées de milliers de playlists »… Sont-elles toutes organiques ? Si elles sont toutes gérées par des humains, ce n’est pas le problème des bots qui se pose, mais celui de l’accès payant à des playlists qui est également illégal. Beaucoup de ces playlists sont reliées à SubmitHub, plateforme de « promotion » (houla) où des artistes proposent leur musique à des curateurs (mouais) en utilisant des crédits (houla), tantôt gratuits tantôt payants, pour communiquer avec eux. OUPS.
Allô, Spotify ? C’est pour faire un signalement de fraude. Massive.
c. THE QUEEN IS DEAD RECORDS, entre idéalisme et réalisme

Je vous en avais parlé dans l’article « 7 idées reçues sur la distribution digitale » : entre les distributeurs digitaux et les plateformes de streaming, il y a un autre acteur : la société d’édition musicale en charge de la gestion des droits en matière de distribution digitale. Ces structures sont responsables de la transmission des fichiers aux plateformes de streaming, du comptage des lectures, et de la récupération des gains générés par la distribution digitale. Tout ce qui peut se compter, ils le comptent. C’est un travail que les distributeurs digitaux n’ont pas l’habitude d’exécuter seuls, ils doivent faire appel à des interlocuteurs qui sont des experts en gestion des données.
Afin de pouvoir fonctionner en tant que distributeur digital, The Queen Is Dead Records a un deal avec cet intermédiaire, qui n’est pas en mesure de négocier/contester/freiner des demandes de rançon EUH des amendes de Spotify. Et je ne suis moi non plus pas en mesure de négocier/contester/freiner quoi que ce soit venant de cet intermédiaire. Je m’aligne donc forcément sur les directions et possibilités de cet intermédiaire. Je n’ai aucun poids, aucun pouvoir pour courber leurs lignes de conduite. Quand l’amende est présentée, je ne peux me défiler.
Dans le meilleur des cas, je détecte l’activité anormale très tôt, je retire vite le morceau, et il n’y aura pas d’amende. Je dois donc trancher, et c’est facile quand on passe d’une moyenne de 3 streams à 20 000 en un seul jour. Si je ne suis pas assez rapide, alors, contrairement à Distrokid, et malheureusement un peu à la manière d’un Tunecore, pas de sommation : on arrive directement aux sanctions. On retire la sortie, on paye l’amende, et on fait payer l’amende à l’artiste.
Si le musicien est innocent et de bonne foi, je ne pense pas qu’il doive payer l’amende, ni que ce soit à The Queen Is Dead Records de la payer non plus. Comment faire alors ? L’artiste a tout de même le devoir de surveiller sa musique sur Spotify For Artists afin de voir si elle n’est pas ajoutée dans une « playlist de la mort ». Et ça, personne ne pourra le faire à sa place, c’est sa responsabilité. The Queen Is Dead Records, de son côté, n’a pas à subir le poids de l’amende mais cherchera une solution pour représenter la sortie mise en cause et assurer son retour sur les plateformes de streaming, et ça c’est quelque chose que Tunecore et Distrokid ne font pas. The Queen Is Dead Records pourrait donc devenir le refuge des artistes mal-aimés et autres musiciens maudits qui ont vu leur musique bannie par un autre distributeur. #BonSamaritain
5. Vers un futur plus juste

Si vos plages d’écoutes Spotify ressemblent à l’image ci-dessus, arrêtez les bêtises ! Le(s) morceau(x) que votre Spotify lit en boucle risque(nt) d’être retiré(s) et votre artiste préféré aura une amende à payer. Même s’il n’a rien demandé au départ. Car oui, c’est ça le souci : les musiques sont disponibles publiquement sur Spotify, et peuvent donc être écoutées en repeat à outrance (c’est une ville entre Outreau et Coutances), et ajoutées par n’importe qui dans n’importe quelle playlist foireuse. Et si le placement de votre morceau dans une de ces playlists de la mort était purement un acte de malveillance ? Depuis fin 2024, vous pouvez faire un signalement en cas de placement de votre musique sur une playlist frauduleuse, en espérant que vous ne vous y preniez pas trop tard : https://artists.spotify.com/c/fr/playlist-reporter
On l’a bien compris : les services de streaming (et distributeurs) semblent adopter systématiquement le narratif du musicien qui a fauté et dont c’est l’entière responsabilité. C’est un peu dur à encaisser.
Si ces injustices se multiplient, les artistes vont devoir se regrouper en syndicats pour effectuer une pression collective sur les plateformes de streaming pour qu’elles progressent en terme de transparence et équité dans leur gestion des suppressions de musique et donc amendes. On va aussi certainement devoir se tourner vers des solutions plus directes pour atteindre le public. Comme par exemple… le retour du CD ? Ou un autre format ? On aurait des lieux physiques en ville où il y aurait plein de musique en vente au format physique… ça s’appellerait des disquaires !
Blague à part, ce qui a fait le succès de Spotify, Apple Music, Deezer, et tous les fournisseurs de streaming digital, c’est l‘accès instantané à de la musique en streaming via un cloud, ce qui a anéanti les plateformes de téléchargement de musique, qui manquait d’instantanéité. Aujourd’hui tout va vite : on n’a plus le temps de télécharger la musique, les films, les séries, et même les jeux vidéos. On veut en profiter au moment où l’envie de présente, sans latence ni étapes intermédiaires, sans devoir obligatoirement héberger des données dans nos appareils de lecture. Nous sommes la génération du « tout, tout de suite ». Pourquoi avoir accordé autant de pouvoir à des ogres qui nous vendent des abonnements très bas donc accessibles, mais maltraitent autant les artistes ? Nous avions le CD physique, Emule et autres téléchargeurs de torrents, et Spotify est arrivé en sauveur pour nous faire économiser du temps et de l’espace de stockage. Où sont les alternatives depuis 2006 ? Apple Music et Deezer ne comptent pas, ce ne sont pas des alternatives mais des clones.
Il faudrait un système décentralisé, avec des artistes qui reprennent le contrôle des droits de leur musique, distribution comme monétisation, en décidant de leurs propres prix, auxquels les auditeurs adhèrent ou pas. Les musiciens tiendraient eux-mêmes leur profil artiste comme une boutique en ligne à côté des boutiques en ligne d’autres artistes. Ce sont eux qui nous vendraient leur musique au format fichier, stockée dans un cloud personnel dédiée. Et pour toutes les musiques pas achetées, qui resteraient accessibles à l’instar d’un Spotify, il y aurait des mini frais de « location » pour chaque écoute en streaming à partir du cloud général. Finalement, c’est exactement ça qu’il manque à Bandcamp : la mise en commun de toutes ces musiques d’indé dans un seul écosystème d’écoute, plutôt que ces pages cloisonnées avec des fichiers ZIP/RAR à télécharger (trop long donc has been !) et stocker (trop volumineux donc has been !). Le modèle révolutionnaire est là : une décentralisation pour ce qui est de la gestion de la base de données, et une centralisation de cette base de données accessible via un seul outil. Entre innovation et respect des droits des artistes, nous vivrions tous en paix et en harmonie, en mettant les artistes au centre de la chaîne de valeur. Y’a plus qu’à.
The Queen Is Dead Records œuvre à diffuser gratuitement et mettre à disposition de tous des explications, synthèses et vulgarisations de règles dont vous devez non seulement avoir connaissance, mais également appliquer. Attention à vous. Nul n’est censé ignorer la loi. Au-delà du volet des sanctions, gardez en tête que la valeur des chiffres n’a de sens que si elle reflète un véritable engagement. Il semble donc plus judicieux de se concentrer sur des approches authentiques pour construire une audience engagée et durable. Pour cela, vous pouvez compter notamment sur Guil’s Records, et son tout nouvel ouvrage sorti il y a à peine quelques jours : « Le B.A-BA du Musicien Indépendant : Votre Musique mérite plus que le Silence… Et si c’était votre tour de sortir de l’ombre ? »
Je compte sur votre probité. La curiosité est un devoir.
A lire :
– Conditions Générales de Service (The Queen Is Dead Records), 2.III(d)
– SPOTIFY : « Artificial streaming and paid 3rd-party services that guarantee streams – The consequences for using these services«
– Etude de cas – Payer pour avoir sa musique dans une playlist Spotify
– Achat de faux streams : vouloir aller plus vite vous emmènera ailleurs au final
– Intelligence artificielle et Spotify : pour le payeur et pour le pire
– Takedown Fails: Artists Are Seeing Their Music Removed From DSPs for Streaming Fraud They Didn’t Commit
L.A







